BangBang : bangbangblog.com

Oncle Lester

Fantasia 10/07 : Down Terrace, de Ben Wheatley

Claudia Boutin
11 juillet 2010

Si vous avez trouvé les Royal Tenenbaums et la famille de Billy Brown, a.k.a Vincent Gallo dans Buffalo 66, un peu bizarroïdes…ici débute une toute autre aventure.

« This is a film with lots of English slang and mumbling and folk music»:  voilà comment le réalisateur Ben Wheatley a introduit son premier long métrage au public de la Salle J-A de Sève, il y a de cela quelques heures. Les patates chaudes dans la bouche étaient effectivement au rendez-vous, sans oublier les fameux mate (un préfixe/suffixe typique, à utiliser comme ceci: what’s going on, mate; Mate, I feel ye), et les fuck/bloody servant d’adverbes à tout coup. On peut d’ailleurs comprendre que la famille Copper fut peu encline à associer son répertoire de chansons traditionnelles au projet de Wheatley. Sans être une oeuvre kiss kiss bang bang, Down Terrace est néanmoins un tour de montagnes russes assez rock and roll. À leur sortie de prison, un père (Bill) et son fils (Karl) tentent de découvrir une taupe au sein de leur cercle familial, alors que les criminels les entourant apparaissent à leurs yeux comme étant tous des suspects idéals. S’en suivent quelques roulages de joints, de nombreux coups de couteaux dans le dos et une armée de tasses de thé bien chaudes…

Durant la séance de questions suivant la projection, Wheatley expliquait que ce qui l’intéresse à prime abord avec son film est d’aborder le thème de la famille loin du carcan hollywoodien et de son manichéisme certain. Plutôt que de tracer une courbe à l’arc parfait et décroissant, c’est-à-dire partant d’un sentiment de haine qui diminue et se transforme en amour absolu pour autrui, Wheatley s’est amusé à mimer un énorme zigzag dans les airs afin d’illustrer ses propos: selon lui, les rapports humains dans la réalité sont basés sur des allers-retours constants entre un pôle A et un pôle B.

Down Terrace est habilement réalisé en suivant cette équation. Le ton est définitivement bipolaire, usant autant du registre tragique que comique. Lorsque Karl retrouve sa petite amie et qu’il lui confie avoir adoré les lettres qu’elles lui a écrites, la panique s’empare du jeune homme alors qu’il ne peut mettre la main sur la dite correspondance. S’en suit une crise de larmes touchante, où l’on sent que l’état mental et émotionnel de Karl est en jeu, que ces lettres représentent tout pour lui. Quelques fuck plus tard, c’est un homme-enfant déchaîné qui hurle, appelant sa Mommy à la cuisine…pour ensuite apercevoir son butin et blaguer, tout simplement : «Oh, here they are !». Une tonne d’exemples comme celui-ci sont présents, mais vous en dire plus gâcherait votre appétit cinéphilique.

En tant que cinéaste, Ben Wheatley fait bon usage de son héritage britannique. Outre le sens du punch à la Monty Python, le style du réalisateur s’inspire grandement du réalisme social de Ken Loach : Robert et Robin Hill, les interprètes respectifs de Bill et Karl, sont père et fils en dehors de l’écran et la dynamique explosive qu’ils entretiennent est crédible à souhait.  Wheatley a également laissé une (petite) place à l’improvisation durant le tournage, notamment durant le discours nostalgique de Bill, où ce dernier se souvient de ses beaux jours hippies et de ses élans à la Timothy Leary. Loach est également présent du côté formel, où la caméra à l’épaule sursaute au rythme des chatouillements entre amis; les gros-plans des visages, tout en longueur, se présentent comme de véritables bulles où l’émotion (ça fait James Lipton dire ça !) a le temps de bouillir et d’exploser. Down Terrace est un film de corps à corps (et de corpse à corpse aurait-on le goût de dire), que ce soit lorsque Karl et son assaillant sous le pont sont tous deux coincés ensemble, dans un cadrage très serré, où halètements et cris de douleur sont loin du jeu à la Sarah Bernhardt.

Wheatley signe ici un premier film à la fois audacieux et modeste,  du fait qu’il ne cherche aucunement à cacher ses lacunes. Durant la séance de questions, une spectatrice lui  fait remarquer que, malgré les sous-titres étalant le récit sur plusieurs jours, ses personnages portent toujours les mêmes vêtements. Wheatley de répondre qu’avec huit jours de tournage, il préférait éviter les erreurs de continuité et assumer qu’une famille de criminels ait plusieurs autres chats à fouetter. Conscient que ses acteurs, tous très justes, ne sont pas reconnus par les médias ou le public, le réalisateur s’est mis à blaguer sur le fait que, durant une discussion, la mère de Pringle, une canaille originaire de l’Irlande du Nord, s’exprime avec un parfait accent Anglais. Une véritable septuagénaire, oui; une actrice hors-pair, non.

Tourné en HD, le film de Wheatley ne bénéficiera pas d’une sortie en salle montréalaise, le Cinéma du Parc ayant refusé de le projeter et ce,  même s’il possède la technologie nécessaire pour le faire. Si vous pensez  «Fûck Yé» (hum hum, accent du Sussex) en lisant la description nickel de Down Terrace dans le programme officiel du festival, on nous a encouragés à écrire une demande, bien innocente et polie,  par courriel au cinéma. Pour ceux qui iront à la seconde projection le mardi 12 juillet, si l’envie vous prend vous saurez quoi faire !

Pas encore de commentaire.

Oncle Lester

Claudia Boutin

À la fois nulle part et partout: un blogue loin des montres et des calendriers.

À propos

RUBRIQUES