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Oncle Lester

Une mythologie néo-Ayerish/Sco’ish : Outcast, de Colm McCarthy

Claudia Boutin
15 juillet 2010

Si le boulot a ralenti le rythme de croisière d’Oncle Lester dans l’aventure Fantasia depuis quelques jours, l’irlandophile et lointaine écossaise en moi s’est fait un devoir d’assister à la projection d’Outcast, premier long métrage de Colm McCarthy.  Sorcellerie, promiscuité et shape shifting : une sauce à la Chardon et le Tartan ? Non. Pas vraiment.

Si le film réalisé par McCarthy doit être associé à un genre, on pourrait le qualifier d’oeuvre gothique. Dès le début, Outcast établit trois trames qui s’entremêlent par la suite: celle de Cathal, un homme à la mission sanglante se prêtant à un rituel de préparation; il y a Fergal et Mary qui, tous deux discrets, s’installent nouvellement à Édimbourg; et celle de Petronella, une adolescente d’origine roumaine, coincée avec une mère alcoolique et un frère handicapé. Ce qui les unit tous: une créature féroce qui sévit dans le quartier, se nourrissant de la chair de ses victimes.  Les premières séquences sont parfaitement orchestrées, le récit alternant avec justesse entre chacune des strates et ne laissant pas le temps au spectateur de saisir entièrement ce dont il est question; nerveuse, la caméra de McCarthy se révèle marathonienne, tant au niveau du montage qu’au niveau de direction photo. Fidèle à l’atmosphère (et aux conditions météorologiques) irlando-écossaises, le réalisateur capte des images tantôt illuminées et surexposées, tantôt glauques et d’une obscurité à faire craquer une chauve-souris. Outcast est film-donjon: on s’y perd, emprisonné dans ses nombreux labyrinthes. Et c’est là que le film se met à faillir.

Si les romans gothiques de Maturin et de Stoker (oui, oui, Irlandais le monsieur; je sais, ça ne paraît pas quand vous le lisez…) prennent toujours le soin de retourner en arrière  pour expliquer et mieux tergiverser sur la fin de leur récit, le scénario des frères McCarthy est exclusivement axé sur le dénouement du sien. Si l’esthétique nerveuse se présentait comme captivante, l’histoire, de son côté, n’est pas avantagée à être présentée comme un suspense…parce qu’il n’y a pas de montée. En fait, il y en a une, mais elle est d’une précocité certaine; au tiers du film, il est clair que Outcast ne réinvente pas la sémantique du genre: une amourette entre adolescents, une mère qui s’y oppose, un personnage masculin venant les menacer, une bête dont l’alter-égo est connu…l’ambiguité est au point zéro. Sur le site de Bankside Films, des notes de production rapportent les paroles suivantes de Colm McCarthy quant au sujet de son film: «Outcast is a story about the dangers of suppressing your masculinity and sexuality, how that suppression can ultimately lead to violence, rage and the emergence of an inner beast». Loin de moi l’idée d’être arrogante, mais si Freud avait été assis dans la Salle J.A.  de Sève hier, ce n’est sûrement pas cet aspect qui lui serait venu à l’esprit en premier. Est-ce que la notion de masculinité prime vraiment, alors que Cathal et son esprit vengeur, obsédé par la victoire, n’est abordé que très superficiellement ? N’est-ce pas plutôt Mary, une super-femme territoriale prenant constamment les devants, qui apparaît comme l’arbre indéracinable ? Dur de trancher, et pour nous, et pour le réalisateur semble-t-il.

Dans un autre ordre d’idées, tout est présent pour constituer un film dans l’esprit du gothique. L’histoire est située non pas dans un château abandonné ou un manoir ancestral, mais dans Sight Hill, une banlieue de l’ouest d’Edimbourg. Dans quelques années, les tours d’habitation où réside Petronella, Fergal et sa mère seront véritablement détruites pour faire place à des logement sociaux plus modernes. Les tours deviendront des ruines à leur tour et ce sentiment tragique est perceptible quand la caméra de McCarthy filme les recoins de l’immeuble et les décombres l’entourant. Tout comme Fergal, habité par une force bestiale et destructrice, est condamné à mourir. Les co-scénaristes ont exploré le folklore irlandais et écossais pendant plus de cinq ans, afin de transplanter ses mythes dans le monde postmoderne; ils y réussissent par-ci et par-là, notamment avec le personnage de Mary (interprétée par Kate Dickie de l’excellent Red Road) comme bean sidhe, descendante d’une lignée céleste et oracle (quant à l’avenir de son fils). Les rituels auxquels elle se prête sont fascinants, que ce soit en peignant les murs de sa demeure avec son sang, alors qu’elle s’est tranché le thorax pour abreuver son pinceau, ou en jetant un sort sur l’inspecteur menaçant la sécurité de son fils. Si la mutilation de pigeons et de corbeaux était risible aux yeux de certains spectateurs, j’y ai vu une présence de vaudou irlandais intrigante pour mes yeux nord-américains. Mes oreilles, quant à elles, furent moins charmées par le souffle haletant des dialogues. Non seulement les scénaristes incluent-ils des explications verbales en boucle durant des moments tendus, faute de les avoir intégrées au fur et à mesure, mais les clichés apparaissent les uns après les autres. L’histoire d’amour (appellation à prendre ici avec des pincettes) est servie par des répliques rappelant un certain film à créatures vampiriques…Oui, McCarthy nous montre les contacts physiques entre Fergel et Petronella sans s’embourber dans une pudeur mormone (au contraire de Myers et des réalisateurs qui y sont rattachés); par contre, les jeu des interprètes est handicapé par des «I love you» non-crédibles et des « I trust you» qui n’ont pas lieu d’être. Le guts des deux adolescents disparaît au coût d’un mélodrame qui n’a rien d’exceptionnel.

Colm McCarthy, en tant que réalisateur et co-scénariste, explore des avenues bien intéressantes avec son Outcast; le problème est qu’il emprunte trop de chemins à la fois, déboussolant ainsi ses spectateurs dans ce qui s’annonçait être une chasse aux sorcières intrigante.

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Oncle Lester

Claudia Boutin

À la fois nulle part et partout: un blogue loin des montres et des calendriers.

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