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Oncle Lester

Un jour du seigneur passé à Fantasia: des poussières.

Claudia Boutin
20 juillet 2010

Faute d’avoir eu assez de sommeil après un show endiablé (et humide) de Panache à L’Esco, et à cause de quelques mojitos bien brassés par une Pimbêche barmaid, la grandiloquence est au placard aujourd’hui. Ce n’est qu’un au revoir, tout de même…

Je déteste les odeurs de bouffe au cinéma. En dehors du classique trio liqueur-popcorn-bonbons, vous me perdez. Les ailes de poulet, les hot-dogs et autres cochonneries infâmes aux prix faramineux m’horripilent. Quand je me suis installée dans mon siège de la salle J.A. de Sève dimanche après-midi, le ventre rempli d’un déjeuner copieux, je ne m’attendais pas à être entourée de bruncheurs fantasiens: à ma droite, une jeune femme à la boîte à lunch ouverte, yogourt aux fruits suri et sandwich aux oeufs en bouche; du côté gauche, une demoiselle armée d’un duo  pétates-burger dégoulinant, enveloppé dans un papier journal qui fait sssshhhh à chaque croquée. Et non seulement a-t-elle osé remettre en boule le dit papier à la fin de son snack et claquer la foutue porte en allant le jeter (à des kilomètres de la subtilité), mais elle ne cessait de soupirer des «Oh my god» offusqués quand le fauteuil d’un monsieur craquait. Non, mais cela fera ! Si j’ai un reproche à faire au festival, c’est de permettre aux gens d’entrer avec un buffet portatif entre les mains. On repassera pour un contexte de visionnement approprié.

Bon, le bureau des plaintes est en pause café: de retour au programme principal !

Après avoir visionné la bande-annonce de Air Doll, long métrage réalisé par Hirokazu Kore-eda, je m’attendais à un voyage initiatique assez pétaradant. Le film met en scène l’éveil de Nozomi, une magnifique poupée gonflable adulée par son propriétaire, et qui part à la découverte du vrai monde. Elle fera des rencontres marquantes au parc avec un vieillard, au restaurant avec une fillette qui déteste les légumes  et surtout, au club vidéo où elle sera engagée comme commis. Au niveau de l’interprétation, Bae Du-na dans le rôle de Nozomi est à couper le souffle: filiforme et gracieuse, un seul de ses sourires contient toute la naïveté d’un groupe de bambins. Kore-eda prend bien soin de capter ses mouvements de très près, de scruter sa peau de pêche parsemée de coutures tel un dermatologue armé d’une caméra; le passage du vinyle de la poupée à l’épiderme humain est d’ailleurs très bien orchestré. Si le film menace de stagner dans une suite de découvertes primaires (celle d’un pissenlit, associé à la mort ou la collecte de babioles au bord de la mer), le réalisateur réserve des situations cocasses et plusieurs moments troublants au spectateur. Dans une scène digne de L’Empire des sens, Nozimo fait face à sa condition en tant que créature paradoxale pouvant mourir pour ensuite mieux renaître, gonflée par le souffle de son prochain. Malgré des images au glaçage un peu trop sucré (je pense notamment à la réinsertion du fameux pissenlit dans le récit…suis-je la seule sans-coeur qui ait eu une grimace nauséeuse ?) et des choix de mise en scène parfois douteux (l’aspect choral du film et la fin, qui n’en fini jamais de tisser des liens entre mers et mondes), Air Doll s’est avéré être un conte de fées moderne et honnête, un moment à la Pinocchio captivant.

Six heures plus tard, au Rialto: Nevermore : An Evening With Edgar Allan Poe.

Je suis arrivée au pas de course sur Avenue du Parc, à bout de souffle et assoiffée comme pas deux. Si la présence de victuailles m’avait foncièrement déplu plus tôt dans la journée, le bar du Rialto fut quant à lui le bienvenu. Je soupçonne même que le fantôme de Poe, dans ses loques couvertes de poussière, s’est discrètement servi plus d’un verre de whisky, sur le bras de la maison…avant de s’introduire dans le corps de Jeffrey Combs. La ressemblance entre l’acteur et le poète américain est frappante (cliquez sur les noms en hyperliens): le visage est empreint d’une tourmente palpable, explosive, que ce soit par la longueur de la moustache ou par le froncement des sourcils. On a bien raison de faire l’éloge de Combs, son interprétation de Poe (alors que celui-ci sombre dans un délire émotionnel et éthylique à la fin de sa vie) étant colossale, bien sentie. Et si je me suis mise à cogner des clous dès la quinzième minute de la représentation et à taper du pied pour les quelques cent minutes suivantes, il n’est sûrement pas à blâmer.

Le réalisateur Stuart Gordon et le scénariste Dennis Paoli n’en sont pas à leur première incursion dans le monde de Poe, les deux ayant planché, entre autres, sur une adaptation de The Pit and the Pendulum (1991) pour le cinéma, et sur une variation de The Black Cat (2007) pour la télésérie Masters of Horror. En se donnant pour défi de recréer une lecture publique donnée par Poe, Gordon et Paoli avaient pour tâche délicate de s’attarder à la fois à l’aspect historique et biographique de la chose, en plus de tenir compte de la dimension «fanzinesque» de l’auteur américain. Si son oeuvre poétique est de plus en plus scrutée par la communauté académique, il n’en reste pas moins que son nom demeure plus souvent qu’autrement rattachée à la notion de genre en littérature. Qui dit genre dit, à l’opposé, Littérature-et-ses-auteurs-sérieux-regardant-le-tout-avec-des-réserves. Le lectorat de Poe, et vous me corrigerez si je vais trop loin, a rarement sur la même tablette de bibliothèque un recueil d’Emerson et les tomes des Histoires extraordinaires; la pièce fait d’ailleurs référence à cet écart entre la poésie noble et reconnue des poètes transcendantalistes, et les récits gothiques, typés, sensationnels de Poe. Le public qui était présent au Rialto dimanche soir connaissait l’histoire de Poe, son oeuvre et les mystères qui l’entourent; je suis prête à parier que le nombre de «profanes» était microscopique. Il n’y avait pas de place pour un moment du type «Edgar Allan Poe pour les nuls»; c’est pourtant ce que j’ai ressenti tout au long de la représentation. Prendre un enfant par la main, aurait-t-on pu siffloter…

On a eu beau réciter  en entier «The Raven», faire des mimiques d’ivrognes servant supposément de lien interactif entre la scène et le public, allumer une bougie dont les flammes gothiques se reflétaient sur le bois sculpté du théâtre…je me suis emmerdée.  Par soucis historique, le metteur en scène a dirigé son acteur comme il aurait été de mise en1848, mais devant un public de 2010: deux heures de gesticulations fidèles aux codes dramatiques de l’époque (la main sur le coeur pour le déchirement; doigt pointé vers les cieux pour l’indignation, etc); le va-et-vient entre la réalité et la folie de Poe n’avait pas besoin d’être soulignée en gras, peinte en fluo ou parfumée à outrance. Les mots du poète, que j’entendais pour la première fois récités à voix haute dans un contexte officiel, n’ont pas su étinceler la minuscule flamme qui menaçait de s’éteindre en moi. Je ne crois pas qu’on leur ait rendu justice avec le texte de Paoli, pas plus avec la mise en scène archi-conventionnelle de Gordon, qui aurait sans aucun doute fait bâiller le principal intéressé.

Une belle idée qu’était ce Nevermore de Gordon et Paoli, visiblement en excellente position pour ouvrir une nouvelle porte sur le monde d’Edgar Allan Poe. Malheureusement, n’est pas dramaturge qui veut et ce, malgré que Fantasia soit un lieu où l’on s’aventure hors des sentiers battus avec succès. Pour ces profanes à qui on a recommandé de «mandier, tricher ou voler» pour assister à Nevermore, tournez-vous du côté de Roger Corman, de Stephen King et, pourquoi pas, de Tim Burton avec son hommage à Poe. Contre toute attente, c’est grâce à ce dernier si j’ai pu au moins réciter quelques lignes de «The Raven» en choeur avec mes voisins.

Pas encore de commentaire.

Oncle Lester

Claudia Boutin

À la fois nulle part et partout: un blogue loin des montres et des calendriers.

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