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Oncle Lester

Fantasia 21/07: La meute, de Franck Richard.

Claudia Boutin
22 juillet 2010

Il y a de cela quelques jours, un ami et moi discutions des propos existentialistes contenus dans 1 du réalisateur d’origine hongroise Pater Sparrow. Fraîchement sortis de la salle, notre déception se résumait en un goût amer face à une surabondance dans la réalisation; on avait la nette impression que faire des choix s’était avéré un calvaire pour Sparrow et que, finalement, le volcan n’a pu retenir son éruption. Le topo du policier colérique que l’on veut tasser, l’étranger ressortissant du Vatican (au passé mystérieux…), le livre prophétique, la couverture médiatique sensationnelle, les scientifiques/la brigade du paranormal à la série B, mais aussi le plaquage d’images d’archives à la freakshow, des thématiques abordées en un clin d’oeil (mort, érotisme, guerre), l’image léchée qui sert de glaçage aux faiblesses scénaristiques: bref, un souk à la fois boulimique et anémique. Tout est là pour décoller, mais tout reste au sol. C’est alors que Super-Radé me parle du film de Franck Richard, qu’il a vu quelques heures avant. Il en est venu à constater que, plus souvent qu’autrement, la réalisation et la scénarisation d’un film par un même individu n’est pas toujours synonyme de qualité, un fait que Radé expérimente en tant que créateur, et au sein des organismes et  festivals auxquels il participe.  Le déjà-vu au cinéma, ça devient difficile de l’éviter, autant en images qu’en mots; mais, il m’a assuré avoir eu un malin plaisir à visionner La meute pour les mêmes raisons qu’il n’a pas apprécié le film de Sparrow: la double tâche assumée par le réalisateur français a donné un résultat efficace.  Ce fut assez pour titiller ma curiosité et à ma sortie de la Salle J.A. de Sève, je n’ai pu réprimer un immense sourire.

Une jeune femme rebelle part en roadtrip, armée de gauloises, de rock sale et de tact indéniable. Elle croise sur son chemin une horde de motards mal-léchés et prend pour passager un auto-stoppeur mystérieux (Benjamin Biolay, d’un magnétisme fou). Un court arrêt dans un bouis-bouis de campagne tenu par une mégère, et tout bascule. Ça vous sonne des cloches ? Le goût vous est familier ? Peu importe, car La Meute se déguste comme un bon pouding chômeur: recette classique, presque réchauffé, mais ô combien délicieux…avec quelques twists.

Avec son film, Richard suit la trace des réalisateurs tels que Tobe Hooper (Texas Chainsaw Massacre) et Wes Craven (The Hills Have Eyes): non seulement les hillbilies sont-ils maîtres et rois dans leur campagne éloignée, mais des créatures du passé y refont surface. La Spack (voulant dire: déficient)  est un restaurant reclus, où de rares convives s’y arrêtent pour avaler un café au milieu d’animaux empaillés, de pacotille fermière et de jeux vidéos anciens. Sa tenancière est rustre, dans ses manières comme dans sa tenue, n’hésitant pas à sortir son fusil de chasse lorsque des clients troublent le calme du commerce. Les planchers grincent, les coins sont sombres et, sans grande surprise, l’héroïne (l’excellente Émilie Dequenne) s’entête à y rester. «Mais pourquoi tu ne dégages pas, tout simplement», a-t-on le goût du lui crier. C’est là que La meute devient intéressant: ludique dans son approche, le réalisateur s’amuse avec les attentes du spectateur. Tout ce que vous pensez qui  arrivera arrive. Quand le shérif revient enquêter sur la disparition de Charlotte, la mégère répond innocemment aux questions pour ensuite se confondre en excuses et inviter le constable à prendre un café. Quelques regards lancés à l’horizon, la dame rustre referme la porte de sa cuisine et des rires éclatent dans la salle, alors que le vieil homme réapparait dans le plan suivant, étendu de tout son long dans une barouette. Rarement les règles sont-elles transgressées; il en résulte toutefois une interaction entre le film et le spectateur (et le réalisateur), quand Richard compose ses plans d’une telle façon que l’on en vient à combler les vides nous-mêmes. Un personnage qui s’inscruste dans un cadre très serré, s’avance vers l’objectif et cache tout ce qui a derrière lui…hop ! une apparition surprise garantie s’en suit !

Le plaisir ne s’arrête pas là. Les dialogues sont bien menés tout au long du film. Tous ont un sens de la répartie à faire rougir le plus punché des humoristes. La blague du sadique-meurtrier-nécrophile-pyromane-zoophile-masochiste est un moment fort (en fait, elle apparaît à deux occasions, mais en dire plus est ici impossible), de même que le ton léger qu’adopte la mégère (Yolande «la spack» Moreau, d’une justesse meurtrière) envers un jeune homme qu’elle saigne par le front ou avec Charlotte qu’elle nourrit comme une jument. Le côté grotesque de la farce est aussi au rendez-vous, alors que Charlotte et le personnage de Biolay sont barricadés avec un gang de motards , attendant de pied ferme l’arrivée des créatures noctures: la porte de la roulotte sera déverouillée, disons, de façon corporelle à travers les entrailles d’un personnage. Si Richard n’a pas peur de montrer la chair humaine sous l’assaut d’armes blanches ou de dents assérées, il ne le fait pas à outrance et construit ainsi quelques moments poignants. L’horreur se pointe quand la meute apparaît pour la première fois (après une bonne trentaine de minutes): comme des vers tout grouillants, les créatures font leur chemin hors de la terre, stimulées par le sang coulant d’un humain. Une fois sorties du sol, fort est de constater que seuls leur visage et leurs griffes sont monstrueux: le corps demeure visiblement humain; contorsionné, mais filiforme et agile. Plus qu’un film de zombies, La meute présente avant tout un cannibalisme humain habilement organisé, de la coupe de la viande aux saignées des victimes, en passant par la préparation de breuvages d’hémoglobine et à la croquée fatale.

Avec La meute, Franck Richard réalise non seulement un hommage intéressant aux films cultes du genre (vous remarquerez le «Texas» inscrit sur le portail de La Spack et le travelling filé de la fin), mais il s’inscrit également dans une lignée de réalisateurs contemporains dont le sens de l’esthétisme est aiguisé; je pense au soucis de la lumière chez Alexandre Aja dans son remake de The Hills Have Eyes (2006), ou à Christophe Gans qui a su recréer l’atmosphère glauque, toute-de-brouillard-vêtue et gothique de Silent Hill. Le film de Richard se conclue sur un coucher de soleil ensanglanté, tel un oeil apercevant la mort vermeille venant au loin. Une réussite.

Nota Bene

Tous les hommes s’appellent Robert (201o, 6 min.) est un court-métrage  qui précédait La Meute. Réalisé par Marc-Henri Boulier, il est produit par Insolence Productions et promet de troubler et d’amuser.

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Oncle Lester

Claudia Boutin

À la fois nulle part et partout: un blogue loin des montres et des calendriers.

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