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Oncle Lester

Et vlan ! dans les incisives: Vampires, de Vincent Lannoo

Claudia Boutin
26 juillet 2010

Une adolescente fait la rencontre d’un jeune ténébreux à la peau scintillante et aux canines aiguisées. Follement épris, les deux tourtereaux doivent surmonter loups-garous et autres créatures à chevelure rousse afin de vivre au grand jour leur amour naissant, chaste tel un bouton de rose en éclosion…ah, ce topo est déjà épuisé ?  Si je vous dis livraisons de sans-papiers, tentatives de suicide multiples et Le cuirassé Potemkine, est-ce que le tout a une saveur plus vampirique ?

Boosté par une réputation qui le précédait, le film de Vincent Lannoo avait, sur papier,  tout pour plaire : une esthétique du type faux documentaire à la C’est arrivé près de chez vous (si on ne l’a pas dit 800 fois, on ne l’a pas dit du tout) et un objet d’étude assez chaud ces jours-ci, alors qu’une équipe de tournage s’immisce dans une communauté de vampires bruxellois. D’ailleurs, le déclin des goules est entamé; je prédis que la Créature du Lagon ou le Blob reviendront en force : vous l’aurez lu en premier, ici !

Est-ce que le tout fonctionne ? Absolument. Comme dans le film de Belvaux, Bonzel et Poelvoorde, Vampires réussit à rendre sympathiques des êtres complètement saugrenus. Là où le tueur de C’est arrivé… se fait un devoir de visiter maman, pépé et mémé à l’épicerie du coin, la famille de George Saint-Germain (Carlo Ferrante, incisif à souhait) a pour tradition de dîner quotidiennement ensemble et de s’abreuver à partir d’un morceau de viande commun. Dire qu’elle est tricoté serrée est un euphémisme, alors que le jeune Samson roule des pelles à sa maman Bertha et qu’il tripote volontiers le corps de Grace, sa cadette amoureuse d’un humain. Les vampires de Lannoo ont en commun avec le personnage de Poelvoorde une élégance articulée et une générosité quand vient le temps d’éclaircir leur mode de vie. On se rappellera de la scène dans C’est arrivé… où Ben s’attaque à un veilleur de nuit et se plaint du ciment hongrois qui ne se coule pas aussi bien quand vient le temps de cacher un cadavre; les propos sont lancés avec une aisance similaire dans Vampires, alors que Bertha parle de la conservation de la viande: la Belgique, c’est fabuleux, car les vampires ont accès à un service personnalisé, où des sans-abris, des immigrants et mêmes des enfants leur sont livrés à domicile, puis mis à l’écart dans un enclos servant de congélateur (si on veut). La rencontre entre le choc et l’humour est à son comble quand la commande de boudin, un sans-papiers africain, arrive chez les Saint-Germain: «Ça fait trois mois qu’on vide (vit ?) des Noirs, j’aime pas», se plaint la jeune Grace. Le réaliseur belge inclue aussi des scènes coup-de-poing, notamment lorsque la meute procède à une attaque nocturne dans un manoir. La caméra des documentaristes diégétiques filme dans le noir les visages tordus et les cris désespérés des victimes; l’instant d’après, c’est l’objectif de Lannoo qui capte des images en couleur de cadavres ensanglantés dans une cuisine, les propos de papa Saint-Germain se faisant entendre quant au besoin de varier une routine éternelle. Ouch !

Si les vampires de Lannoo ne sont ni effrayants, ni sexy, ni dans le vent («Not scary. Not sexy. Not trendy», comme le présente l’affiche), ils sont marrants à souhait, comme diraient les cousins. Samson, jeune vampire fougueux, devient un joyeux canadophile lors de son arrivée à Montréal. Arborant avec fierté un chapeau au motif de feuille d’érable, il s’autoproclame chanteur et joue ses hymnes dans les stations de métro…le portrait-même du Français débarquant en Amérique, qui ne comprend rien à la langue française d’ici, mais qui se sent chez lui dans cette terre de Liberté. Les clichés ont leur place dans le film de Lannoo, mais toujours dans l’idée de leur donner un nouveau lustre ; le réalisateur s’amuse  avec les symboles connus (cercueil, crucifix, ail) de la tradition vampirique, tout en les incluant dans une réalité moderne. Dans cet optique, l’exil de la famille Saint-Germain vers le Canada est le point fort de Vampires. On passe d’une aristocratie européenne qui festoie et qui peut afficher ses instincts décadents au grand jour, à un portrait de famille éclaté qui doit composer avec le rythme effréné de la métropole : le boulot, l’individualisme qui prend le dessus sur la meute, le métissage vampire/humain, etc. En tant qu’Adélard, baron de  la communauté vampirique canadienne, Paul Ahmarani est excellent. Son enthousiasme quant à l’intégration de sa «race» dans le monde contemporain est à mourir de rire. La force de Lannoo, co-scénariste avec Frédérique Broos, n’est pas tant d’avoir stéréotypé raisonnablement son personnage que d’avoir su y intégrer des facettes de la société québécoise d’aujourd’hui; une scène où Adélard commente la situation des baby-boomers et des médicaments en est un exemple parfait.

Je dois avouer qu’avoir accès à des images de Montréal dans un film étranger est franchement agréable. Pas la ville reconstituée des tournages américains où le Vieux-Port devient un quartier russe (Benjamin Button, de David Fincher), ou celle où on intègre avec un certain culot des images du Château Frontenac coiffées d’intertitres «Montreal» (Taking Lives, de D.J. Caruso). Quand Grace se promène sur Saint-Denis, la caméra de Lannoo capte autant les restaurants «apportez-votre vin» que les panneaux de déjeuners 24 heures.Tourné ici en hiver, le film présente une tempête de neige féroce qui, par un après-midi de juillet humide, fait immanquablement sourire. Oui, Montréal fait chier l’hiver, mais c’est comme ça qu’on l’aime : une suceuse d’énergie, vampire à ses heures, mais délicieusement chaleureuse quand l’envie lui prend. C’est une énergie que réussit à transmettre Vampires dans son ensemble : tout comme les créatures nocturnes dont il dessine le portrait, Lannoo se révèle être un cinéaste instinctif et rempli de mordant.

Pour visionner la bande-annonce, cliquez ici.



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Oncle Lester

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À la fois nulle part et partout: un blogue loin des montres et des calendriers.

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