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Oncle Lester

Quand Montréal se fait Frisco: be-bop-a-lula…

Claudia Boutin
19 août 2010

Whoo, Frisco nights, the end of the continent and the end of doubt, all dull doubts and tomfoolery, goodbye.

- J. Kerouac, On the Road

Il y a un petit coin à L’Esco qui me plaît bien:  la belle fenêtre de pierre, cet entre-deux qui sert de tremplin entre le bar et la terrasse arrière (et où le souffle d’un ventilateur se fait sentir). C’est une artère à fortes pulsations, un carrefour où les simples besoins se rencontrent: toilette, fumette et p’tite frette. Perché là-haut, on se gave d’odeurs de fond de cave, du bruit des verres se claquant les uns aux autres, et de la vue des âmes dansantes. Délicieux.

L’heure était au rockabilly hier soir, alors que les Honky Tonk Heartbreakers, endiablés comme pas un,  grattaient sauvagement cordes de contrebasse et de guitares. De Buddy Holly à Sleepwalk, dur de ne pas se trémousser sur le bord de l’escalier, surtout lorsque ce dernier morceau a été entamé.

Une amie: Je sais pas, mais quand je l’entends cette toune-là, c’est comme si une switch à sourires se mettait à on (s’en suit un mime impliquant un double pincement des lobes d’oreilles. Gros sourire). Danser là-dessus, c’est le paradis.

Moi de répondre, avec une éloquence de pinte rousse: Si seulement on pouvait se contenter de ça, un gars une fille et une guit lancinante, la vie serait foutrement moins compliquée. Gratte-gratte, danse-danse, bec-bec et le monde est heureux.

Pour reprendre un voisin bloguiste, parce que notre vie est un concept, je me suis mise à penser à Kerouac et ce On the Road que je viens de terminer après des mois de gestation intellectuelle. Même si la version française a été publiée cette année chez Gallimard, je tenais mordicus à lire la version originale anglaise parue chez Viking Press en 2007 (The Original Scroll de Penguin Books dans mon cas, étant donné la famine dont souffre ce cher porte-monnaie). Parce qu’après avoir écouté des extraits lus par Kerouac, sa voix au chant saccadé me paraissait le meilleur coup de pouce pour explorer sa prose. Originellement publié en 1957, On the Road est narré par un jeune écrivain qui relate ses allers-retours entre New York et la Côte Ouest entre 1947 et 1951.  Avec «l’original scroll», pas de flafla: Neal Cassidy est Neal Cassidy, pas Dean Moriarty; les divisions imposée par la maison d’édition de l’écrivain sont enlevées (pas de chapitres, seulement les mentions book 1, 2, 3, 4 qui apparaissent au milieu d’un paragraphe, à la suite d’une phrase). En le lisant sous cet angle, la mythologie entourant l’auteur beat devient encore plus envoûtante et ses mots, exponentiellement puissants.  Surtout lorsque se manifeste sa fascination envers le jazz, les moments de bebop qui ponctuent le récit et qui orchestrent sa plume.

Tout d’un coup, j’avais l’impression de ne plus être à L’Esco, ni même sur Saint-Denis, mais bien au beau milieu d’une page de Kerouac. Quand il écrit «At the end of the American road is a man and a woman making love in a hotel room. That’s all I wanted», c’est exactement le portrait que je me suis fait de la soirée d’hier. Quand Felicity Hamer des Filly & The Flops chantait «He’s a mean, mean man» et que les bassins se sont mis à roucouler, le bar était cette chambre d’hotel à la porte grande ouverte, où tout le monde peut taper du pied, faire tournoyer une demoiselle et gigoter des épaules.

Gratte-gratte, danse-danse, bec-bec. C’est tout.

Pour le beatnik en soi…avec des moyens de poète beat.

Kerouac, Jack. 1957/2008. On the Road: The Original Scroll. Penguin Books: Londres. (La version française est disponible chez Gallimard.)

Le Beat Museum de San Francisco est une mine d’or en ce qui a trait à la littérature beat et gonzo: cliquez ici pour plus d’infos.

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Oncle Lester

Claudia Boutin

À la fois nulle part et partout: un blogue loin des montres et des calendriers.

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