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Oncle Lester

Et elle s’écria: «Rock and roll is (not) dead !»

Claudia Boutin
27 septembre 2010

1960. Miki, un jeune de 18 ans revient en Hongrie communiste avec ses parents après avoir passé quatre ans aux États-Unis. Il transporte dans ses bagages les disques «interdits» de Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, Chuck Berry, Carl Perkins etc…Il va introduire le Rock’n'roll dans le Bloc de l’Est. Une histoire vraie.

(Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le distributeur.)

Réalisé par le cinéaste hongrois Gergely Fonyo, Made in Hungaria (2009) est l’adaptation cinématographique d’une pièce de Istvan Tasnadi (également scénariste) et Miklos Fenyos, un chanteur à succès dont l’histoire est ici relatée. Vous aurez sans doute remarquez qu’au sein de l’entête ci-haut, certains mots ont été inscrits en caractères réguliers. Encore une fois, cette excentricité visuelle n’est pas de moi; vous avez devant vous la calligraphie du feuillet du visionnement de presse, où on a cru bon d’indiquer quels seraient les points de mire du film. Malheureusement, ces fléchettes lancées par Fonyo  ratent, plus souvent qu’autrement, la cible qu’elles promettaient d’atteindre.

Made In Hungaria se déroule après les agitations de 1956, où les mouvements populaires et étudiants, s’insurgeant contre les politiques du régime soviétique, renversent la statue érigée en l’honneur de Staline. S’en suit une répression draconienne, où les droits humains et la notion de vie privée sont bafoués. De retour de son périple occidental, la famille Fenyos se retrouve coincée dans un appartement ancestral, dans lequel cuisine et salle de bain sont partagées avec un colocataire des plus ponctuels, insistant sur l’établissement de quarts horaires quant à son occupation des lieux. Fonyo sème par-ci  par-là des pistes similaires quant à la dynamique communiste, tant au niveau des relations interpersonnelles (notamment avec le fameux préfixe « Camarade» et la hiérarchie qu’il implique) qu’au niveau de la culture homogénéisée dans laquelle est imbriqué le peuple hongrois (les groupes de folk pullulent et des poèmes russes sont constamment récités). Ce n’est toutefois pas assez pour faire, disons, bouillir le goulash: les figures d’autorité présentes ont le totalitarisme frisquet. Fonyo les mets en scène comme des clowns bien peu grotesques, ni blancs ni rouges; le Camarade Bigali, le principal du collège qui coince Miki dans un projet de chorale soviétique, aurait bien à apprendre des Keystone Cops et de leurs fougueuses poursuites. Une seule séquence pourrait évoquer le climat politique régnant à l’époque, soit l’arrestation commune de Miki et de son rival Csipu : un bâtonnade entre les policiers et les jeunes hommes suivie d’une conversation intime entre les deux détenus, où le réalisateur orchestre l’image et le son dans un discours plus prononcé. Mais ni satire et ni pamphlet politique ne sont à l’agenda. Aussi, ne cherchez pas Budapest dans le film de Fonyo: elle n’apparaît, malheureusement, que très rarement.

C’est peut-être cette absence, doublée d’une autre présence, qui m’a irritée. Je m’explique : Made in Hungaria est distribué au Québec par K Films Amérique, une compagnie montréalaise indépendante qui promeut des cinémas nationaux de qualité et qui ne fait pas affaire avec des distributeurs américains (encore une fois, ce n’est pas moi qui le souligne). Quoique le film de Fonyo soit un produit à cent pour cent hongrois, il n’en reste pas moins que l’esprit qui le traverse est sans aucun doute très hollywoodien: on a le droit non pas à un film de genre, mais bien à un film de genreS. La comédie musicale, source originale du film, est ici représentée par des numéros qui n’ont pas la fonction habituelle de stopper la narration pour émerveiller; ils sont présentés en alternance avec des moments plus réalistes (conversations, disputes), sans élément déclencheur ni montée. On a le droit à quelques références aux car chases films, où bagnoles rutilantes et rivalités masculines vont de paire; mais il devient bien difficile de prendre le tout ou sérieux (ou d’en profiter, simplement), alors que des dialogues empruntés à John Hugues et ses films de brat pack les ponctuent. Je pense notamment à la scène où Miki, après une course effrénée, se tourne vers sa chaste dulcinée, soudainement devenue très renarde : la jambe s’étire très haut dans les airs, le jupon se retrousse par magie et elle supplie coquinement d’y aller tout en douceur, car elle n’a jamais été utilisée auparavant (la voiture, bien sûr…)*. C’est qu’en alternant constamment entre plusieurs genres et leurs registres, Made in Hungaria jongle entre le statut d’oeuvre d’un réalisateur hongrois qui esquisse encore les contours de son identité, et celui d’un grand consommateur de cinéma américain qui n’assume pas la totalité de son hommage. Et non, le fait que l’histoire soit vraie, ce syndrome du fait vécu, n’excuse pas les lacunes de la réalisation ou du scénario; le biopic est loin d’être une béquille sur laquelle on peut s’appuyer avec sécurité.

Quant aux disques interdits et au rock and roll, je confirme avoir entendu Elvis et vu les coups de hanches qu’il a provoqués dans la bande de Miki. Des pochettes de Buddy Holly sont manipulées par un contrebandier, un piano s’embrase à la Jerry Lee Lewis,  on danse le jive et le twist. Mais encore ?  Le phénomène est abordé avec un sentiment de nostalgie, ce qui le coince dans une pléthore de stéréotypes bien léchés. La jupe à pois, les chaussures à deux tons et les lunettes à la James Dean font certes partie de la mythologie rockabilly/rock and roll/insérez-votre-qualificatif. Mais il n’y a pas que des sourires sous un jupon en tulle: il y a des vêtements qui doivent s’écorcher sous le désir, de la sueur qui doit couler près des favoris, des seins qui pointent vers leur prochain arrêt, des bas nylons qui ne veulent pas s’étirer sous des mains avides, des cris gutturaux et autres anarchies faciales.

Sans doute le problème vient-il en partie de mes attentes, si vous permettez l’intrusion de cette tranche de vie. Je piétine d’impatience quant à l’arrivée d’un film qui, à 99, 99 pour cent, viendra rejoindre la fibre rock and rolleuse qui vibre en moi. Qui, paradoxalement, se prendra au sérieux comme je le prends au sérieux, c’est-à-dire en m’amusant tout en évitant de l’aborder comme un objet romantique et idéal.

Des suggestions ?

*Pourquoi les plus chastes jeunes femmes sont-elles les plus habiles gymnastes ?

**Le film prend l’affiche le 1er octobre, et sera présenté au Cinéma Beaubien.

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Oncle Lester

Claudia Boutin

À la fois nulle part et partout: un blogue loin des montres et des calendriers.

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