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Oncle Lester

FNC: Meat, de Victor Nieuwehuijs et Maartje Seyferth

Claudia Boutin
17 octobre 2010

Un boucher solitaire et vieillissant s’entiche de sa jeune collègue. Un policier aux prises avec des questionnements existentialistes est embarrassé par une maîtresse suicidaire. Une adolescente nihiliste capte sur film abats sanguinolents et ébats sexuels… il n’y pas que la chair qui soit faible dans  le film de Nieuwehuijs et Seyferth: sixième collaboration entre le réalisateur et la scénariste amstellodamois, Meat se présente comme une oeuvre plutôt débauchée, tant au niveau scénaristique que formel.

Le dilemme de l’oeuf ou de la poule s’impose rapidement: est-ce le scénario qui, en superposant thématique sur thématique (l’activisme environnemental, le désillusionnement, l’identité sexuelle), force la mise en scène à s’aventurer dans des avenues inutilement labyrinthiques ? Ou est-ce la réalisation au rythme précoce qui brouille les pistes tendues par Seyferth ? Les influences du art house cinema se font bien sentir, notamment grâce à un montage linéaire mais quasi-épileptique, et à une distorsion au sein de l’image (fonte de pellicule, le passage au nightshot en moins de deux). Peu locasse, Meat est ponctué de quelques moments dialogués et mise davantage sur le traitement du son afin d’exprimer ses dilemmes. Non seulement la caméra de Nieuwehuijs est-elle placée sur les comptoirs où la viande est tranchée, cadrant ainsi de très près la chair des morceaux et les doigts du boucher, mais le craquement d’un muscle et la peau se fissurant retentissent dans le tympan. Cette amplification sonore est d’ailleurs un point fort du film, alors que le tout stimule chez le spectateur un profond dégoût durant certaines séquences d’ordinaire tolérables.

Là où la réalisation failli est lorsque l’image tente d’emprunter un chemin similaire. La débauche des personnages est en soi assez percutante, qu’ils soient attablés devant un buffet carnivore digne des Pierrafeux, ou qu’ils s’adonnent à des positions assez suggestives; dans une scène du début, la patronne de la boucherie, se tenant fermement aux crochets suspendus, se laisse pendouiller telle une carcasse alors qu’elle est chevauchée par son employé. Un beau (?) moment de sobriété visuelle, qui aurait été la bienvenue à plusieurs reprises.

Durant la session de questions et réponses après la projection, un spectateur a demandé à Nieuwehuijs si son film fut produit en réaction au déclin de l’Europe de l’ouest, à sa décadence. Le réalisateur a répondu à l’affirmative, soulignant que Meat peut en effet être une métaphore de la culture occidentale postmoderne. C’est sur ce dernier point que j’entre en léger désaccord avec lui.

Retour dans le passé. En novembre dernier, le critique de la section art et design du New York Times, Ken Johnson, parlait ainsi de la rétrospective consacrée à l’oeuvre de Tim Burton:

« It’s not as if Mr. Burton were toying formally and conceptually with popular culture the way Takashi Murakami and Jeff Koons do. What Mr. Burton does, rather, is pop culture. The inflatable, multi-eyed “Balloon Boy” in the museum lobby and a topiary deer in the garden that Edward Scissorhands might have carved are not commentaries on advertising — they are forms of advertising itself. »

Meat, en abordant des sujets qui peuvent être affiliés au postmodernisme, ne commente toutefois pas cette pensée: il en est à la fois un produit et un véhicule. Là où Cronenberg et Lynch scrutent et jonglent habilement avec les frontières de la réalité et de l’identité, le film néerlandais tombe plutôt dans le panneau postmoderne du «toujours plus» quant à sa construction; or, il faut être tout un chef d’orchestre pour faire régner un certain ordre dans le chaos. Meat veut à la fois être saignant, médium et bien cuit; il en résulte, malheureusement, une pièce de viande à la chair abondante, mais pas très juteuse.

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À la fois nulle part et partout: un blogue loin des montres et des calendriers.

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