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Oncle Lester

Gothique 101: première partie.

Claudia Boutin
4 novembre 2010

Les citrouilles sont maintenant au bord du chemin. Rangez vos oreilles de lapines coquines et votre suit de superhéros en lycra. L’Halloween est chose du passé: aujourd’hui, on célèbre la Toussaint….vraiment ?

L’Église catholique honore l’entièreté de sa communauté sainte le 1er novembre; Frère André ou pas, si vous connaissez quelqu’un qui ait été sanctifié ou que vous tenez à faire la paix avec l’autorité papale et ses amis d’outre-tombe, la Toussaint est l’occasion en or. Tel que le veut le dicton «demain est un autre jour», le 2 novembre est quant à lui consacré à la commémoration des fidèles défunts (titre officiel de la célébration); gageons que les célébrations mexicaines seront plus joyeuses que de ce côté-ci du Mont-Royal. J’en viens où, avec mes propos semi-blasphématoires ? C’est que pour plusieurs, croyants ou pas, ce temps-ci de l’année revêt un manteau aux couleurs plutôt macabres; longtemps surnommé le mois des morts, novembre a de quoi en déprimer plus d’un (bonjour !).  Je vous propose donc une alternative littéraire afin de passer à travers de sombres soirées automnales; pas de textes bibliques apocalyptiques…enfin presque: petit tour du côté des grands classiques de la littérature gothique.

Les classiques britanniques: barbarisme et frénésie.

Contexte: 1757. Edmund Burke, homme de lettres irlandais/philosophe/politicien publie Recherche philosphique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau. L’auteur aborde dans son traité les idées de terreur et d’horreur (fascinante différence ! ), leur impact sur le corps et la possibilité que le terrible et le mal soit source de plaisir. Qui dit gothique dit également distorsion en architecture (rosaces, hautes tours, ornementation bien exploitée) et comportement barbare: les Goths, ces grands envahisseurs germaniques, sont synonyme d’hérésie pour les bons chrétiens du Moyen Âge…et pour la gente anglaise du 18e siècle, les catholiques s’affichent maintenant comme de potentiels envahisseurs. Coincés entre le soulèvement jacobite de 1745 et l’après-Révolution Française, des écrivains aux nerfs à vif remettent en question les notions de territoire, de race et de classe sociale.

Les joueurs: les demoiselles nouvellement entrées en société, orphelines, pieuses et virginales; les tyrans exotiques, assoiffés de sexe et de pouvoir; les membres du clergé en proie à des déchirements (physiques et intérieurs), victime des suppots de Satan; l’amant des plus preux, qui souffre au nom de sa belle.

Les lieux: En Italie, en France, en Espagne (bref, là où les catho pullulent). On fait croupir les personnages dans des donjons, des châteaux ancestraux, des caveaux hantés et des forêts pleines de bandits.

La recette: le principe du miroir infini prend ici tout son sens. Les récits s’enchassent les uns dans les autres, mêlant chansons traditionnelles, poésie, légendes et contes horrifiques. Flashback très présent; le «je» est de mise pour les narrateurs souffrants. Il faut souvent s’armer de patience: certains romans peuvent sembler, disons, archaïques dans leur approche narrative…

À lire: The Monk (Le moine), de Matthew Gregory Lewis (1796). Écrit par un membre du consulat britannique, le roman a fait tout un tabac à sa sortie. Il faut imaginer un Anglais âgé de 20 ans, mettant en scène la descente aux enfers d’Ambrosio, un membre bien en vue du clergé espagnol qui s’adonne à l’inceste et au sexe libre. Nonne sanglante, Juif errant et démons féminins compris. Rarissime dans le domaine de la traduction: celle d’Antonin Artaud est toute aussi excellente, sinon meilleure, que la version originale anglaise; l’imagination du poète torturé sied très bien à l’univers de Lewis, et il ne se gène pas pour modifier quelques passages. Melmoth the Wanderer (Melmoth ou l’homme errant), de Charles Robert Maturin (1820). Melmoth est un personnage qui a vendu son âme afin de vivre éternellement…et il se cherche un remplaçant. Le récit est narré par le rescapé d’un naufrage : parricide, emprisonnement, île déserte ET la plus horrifiante histoire qu’il m’ait été donné de lire dans un roman du genre (indice: des amants séquestrés dans un caveau). Honoré de Balzac en a fait une relecture dans Melmoth réconcilié.

À voir: Il est très difficile, voir impossible de mettre la main sur la version d’Adonis Kyrou et de Luis Bunuel (1972) du Moine de M.G. Lewis. Le réalisateur allemand Dominik Moll est à la barre d’une production française mettant en vedette Vincent Cassel et Geraldine Chaplin, et qui devrait prendre l’affiche en juin 2011.

Les créatures de l’Empire : golems et vampires

Contexte: l’Angleterre voit son empire prendre de l’expansion telle une éponge qui s’engorge et se gonfle. Le processus d’industrialisation est entamé quelque peu avant l’arrivé au trône de Vicky en 1837. Il y a des bretelles qui se pètent, et qui pètent fort. Entre la publication de Frankenstein en 1818 et celle de Dracula 1897, la colonisation des East Indies devient massive (ainsi que les révoltes y étant associés); la première Guerre des Boers éclate; surtout, un gentleman médecin du nom de Krafft-Ebing publie en 1886 son Psychopathia Sexualis, où il (dé)mystifie les perversions sexuelles de ses clients (inversion, pornographie, etc). Le beau chevalier blanc et chrétien apparaît plutôt chambranlant comme modèle masculin. Qui est blâmée ? La Nouvelle Femme et son drapeau rouge.

Les joueurs: les scientifiques crack pot et autres médecins aux formules douteuses; le sauvage colonisé, assoiffé de sang et de sexe; la bourgeoise bien charitable et angélique versus la femme vorace et masculine;  l’aristocratie aux moeurs excentriques.

Les lieux: loin des châteaux, on se rapproche du contexte domestique avec les manoirs familiaux et les appartements délabrés. La ville et ses rues labyrinthiques sont source d’angoisse pour un lectorat qui ne peut plus pointer du doigt l’ennemi au loin; des voix se font entendre dans son esprit hybride.

À lire: Il y a toujours le roman de Mary Shelley et celui de Bram Stoker…si ça vous tente de vous taper 200 pages d’épistolaire, ou de rire d’une bande de machistes capitalistes; l’hommage de Stephen King à Stoker vieillit mieux (Salem, 1975). Sinon, Varney the Vampire (Feast of Blood) par James Malcom Rymer est préférable: publié en feuilleton dans le format Penny Dreadful (la pulp fiction du 19e siècle), Zittaw Press a réuni plus de 800 pages sur les aventures de l’aristocrate/vampire, en plus d’un dossier critique sur la littérature vampirique de l’époque. Du côté plus psychologique (entendre ici: conflit intérieur et identité désintégrée), L’étrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde (1886) de R.L. Stevenson est toujours dérangeant quant à sa (non) opposition entre le bien et le mal ; il en est de même pour H.G. Wells et L’île du docteur Moreau (1896), une fable violente sur les expérimentations scientifiques, le corps humain et la répression sociale. Dans le corpus de la fiction contemporaine, Dan Simmons s’aventure avec Drood (2009) dans les dernières années de Charles Dickens, racontées par son ami Wilkie Collins: Dickens rencontre le repoussant Drood lors d’un accident de train, farfouillant parmi les morts. Intérêt principal : le lecteur est transporté dans le Londres sous-terrain, au milieu des salons d’opium et des cimetières. Déception : …vous le lirez. Guillermo Del Toro planche présentement à l’adaptation au cinéma du roman de Simmons.

Si les films de la Universal et de la Hammer (et certaines adaptations contemporaines) sont toujours bien amusants à visionner, il n’en reste pas moins (à mon humble avis) qu’ils allègent et ridiculisent parfois les créatures des romans desquels ils s’inspirent : les monstres mis en scène dans cette littérature sont loin d’être aussi unidimensionnels qu’un Peter Cushing peut le laisser croire. Il n’y a qu’à lire Jekyll et Hyde, et visionner par la suite Le cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene (1921). Fin du name dropping

À voir: Gothic, de Ken Russell (1986). La pochette du film revisite, avec plus ou moins de succès, Le cauchemar de Fussli, alors que le film aborde la fameuse histoire du lac Léman, lieu où Mary Shelley, son mari Percy Bysshe Shelley ainsi que Lord Byron et son médecin Polidori auraient tous écrit une histoire de fantôme; Dame Shelley aurait donné naissance à son Frankenstein cette nuit-là. Russell s’intéresse plutôt à la dimension charnelle et horrifique de l’anecdote. Côté créatures ailées, Abel Ferrara explore la figure du vampire contemporain avec The Addiction (1995), et Robert Bierman dirige Nicolas Cage (attendez, ne partez pas !) dans Vampire’s Kiss (1988), où un éditeur se transforme peu à peu en vampire après une agréable morsure. Mon étoile dorée: ex aequo entre Let The Right One In (2008) de Tomas Alfredson et Interview with the Vampire (1994) de Neil Jordan, qui questionnent à leur façon l’identité sexuelle et les relations interpersonnelles. Et la baignade en piscine ou en marais.

(à suivre dans un blogue près de chez vous, en deux temps trois coups d’ailes)

Un commentaire
  • yVz
    7 novembre 2010

    Wow, inspirant!

    j’attends la suite…

Oncle Lester

Claudia Boutin

À la fois nulle part et partout: un blogue loin des montres et des calendriers.

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