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Oncle Lester

Fantasia 22/07: My Amityville Horror…à mon plus grand plaisir

Claudia Boutin
23 juillet 2012

Durant son introduction au documentaire My Amityville Horror (2011), l’unique Mitch Davis lançait à la blague qu’il y aurait matière à produire quelques suites au projet d’Eric Walter. Je le prends au mot et seconde sans hésiter, avec un ton des plus solennels: ça ne pourrait être que le début.

Un projet de longue haleine, le film a comme point focal l’impact des célèbres événements sur Daniel Lutz. Âgé d’à peine dix ans à l’époque, Lutz clame qu’il n’a jamais pu donner sa version des faits et qu’encore aujourd’hui, il peine à se remettre de cette expérience traumatisante. Pendant près de quatre-vingt-dix minutes, le film de Walter nous amène dans l’univers rock and roll (je dirais même métal) de Lutz, alors qu’il discute avec une nouvelle thérapeute, et qu’il renoue avec certains des intervenants ayant joué un rôle dans le dossier Amityville. On a accès à des archives sonores, où il est possible d’entendre les témoignages de George et Kathy Lutz, mais également à des photos prises par des journalistes ayant passé une nuit dans la maison, en 1977. Quelques moments forts du documentaire de Walter sont contenus dans les entretiens intimes entre le jeune réalisateur et Daniel. Oubliez ici l’esthétique télévisuelle angulaire, ou les prétentions de cinéma direct: l’éclairage est fortement connoté, Walter faisant un usage dramatique et incisif des bleus et des gris; la caméra est majoritairement frontale et le cadre, fixe. Lorsque Danny Lutz s’adresse à elle, son regard est plus que perçant: il devient horrifiant, tel un personnage retrouvé dans n’importe quel thriller, calme mais prêt à exploser si étincelle il y a. Walter ne démonise pas pour autant son protagoniste. Lorsque la caméra digresse en changeant d’angle et que le cadrage se resserre, les tics faciaux et les yeux larmoyants de Lutz attirent l’empathie devant une souffrance qui n’est pas très loin de la torture. L’une des forces de My Amityville Horror est justement de conserver une ambivalence constante en ne priorisant pas une réponse définitive aux questions posées, mais bien d’entrouvrir ici et là des portes grinçante …et qui nous maintiennent dans une obscurité intrigante.

Autre réussite pour le jeune réalisateur: les dix années passées à faire de la recherche et à recueillir des entretiens (qui regroupent plus souvent qu’autrement plusieurs personnes, provoquant ainsi plus de débats que de témoignages) auraient pu résulter en un fouillis plus grand que nature. Dur de laisser aller des informations quand vous planchez sur un seul détail pendant des mois, et que vous cohabitez avec votre sujet jour et nuit. Walter oriente sa réflexion dans plusieurs directions, que ce soit par rapport à la couverture médiatique des événements ou les inclinaisons spirituelles de George Lutz, tout en maintenant le cap les impressions de Danny. Et c’est ici que Mitch Davis touche un point sensible avec le potentiel sériel de My Amityville Horror ou, dans tous les cas, la richesse de l’objet.

En se concentrant sur un cas célèbre et les combats d’un individu, Eric Walter attise un brasier qui gagnerait à brûler plus ardemment; tout ceci n’est que l’infime partie d’un tout gigantesque. D’un point de vue très personnel, je ne peux m’empêcher de constater à quel point le rapport au surnaturel, au paranormal et à l’horreur ont un impact dans la construction d’un sujet et d’une nation; l’interaction des discours politiques, sociaux et anthropologiques avec la littérature, le cinéma et les créatures retrouvées au sein de ceux-ci est un sujet des plus fascinants*.  Aussi oserais-je avancer qu’il y aurait matière à plancher sur un second documentaire seulement avec les ambitions médiatiques présentes chez les Lutz : vous saviez qu’ils avaient un accord exclusif avec Channel 5 à l’époque des événements ? Et que ces parents, tout en voulant protéger leurs enfants, ont entamé une tournée mondiale pour partager leurs impressions, accumulant les passages à la télévision et à la radio ? On apprend également que George Lutz s’intéressait depuis belle lurette aux sciences occultes, un sujet chaud dans les années 1970 aux États-Unis. C’est absolument fascinant…on est bien loin des beaux gosses Brolin et Reynolds. Il y avait là, peut-être, une mégalomanie qui est toujours monnaie courante aujourd’hui; Wes Craven l’aborde de façon ludique mais pernicieuse dans le dernier volet de Scream (2011).

À la toute fin du film, une psychologue pose quelques bémols au récit de Daniel Lutz: avec la parution du roman de Jay Hanson en 1977 et la sortie du film de Stuart Rosenberg en 1979, elle souligne la possibilité que le jeune Lutz ait pu combler des trous de mémoire avec les images perçues au cinéma. Lutz affirme lui-même qu’à certains moments, on se référait à lui avec le nom du personnage lui correspondant dans la série de films. Il devient un narrateur qui crée plus qu’il ne relate à certains moments. Tout cela est particulièrement intéressant d’un point de vue perceptif-cognitif; il y a là matière à désacraliser la psychanalyse comme outil analytique/critique premier…peut-être serait-ce là une question qu’il faut réserver à David Bordwell, de passage à Fantasia le 5 août prochain ?

Chaudement recommandé. Seconde projection le vendredi 27 juillet à la salle J.A. de Sève à 17h05.

* Il y a de ces ouvrages qui sont  plus que révélateurs dans un cheminement intellectuel: pour les curieux et curieuses, sachez que ce pivot fut pour moi un ouvrage de Robert Mighall intitulé A Geography of Victorian Fiction: Mapping History’s Nightmares (1999). Mighall y aborde le gothique d’un point de vue historiciste très convaincant (et controversé), soulignant l’importance du processus (et non de la nature) en théorie et en création littéraire. Sérieusement, je me suis barricadée dans les toilettes de la bibliothèque pour crier de joie. Ça et Narration in the Fiction Film (1985) de Bordwell. Masturbation intellectuelle académique 101 terminée.

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Oncle Lester

Claudia Boutin

À la fois nulle part et partout: un blogue loin des montres et des calendriers.

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