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Oncle Lester

Fantasia 26/06: « Bones Brigade » de Stacy Peralta

Claudia Boutin
27 juillet 2012

Près de dix ans après l’incontournable Dogtown and Z-Boys (2001), Stacy Peralta revient en force avec Bones Brigade, un documentaire abordant la formation de l’équipe légendaire regroupant les Tony Hawk, Steve Caballero et Rodney Mullen de ce monde. Aurevoir, les années 1970 et le surf: bienvenue dans les années 1980, avec leurs rampes vertigineuses et leurs allées toutes-de-béton-vêtues. Quelques impressions.

La surprise et le plaisir sont toujours au rendez-vous avec ce second long métrage consacré aux origines du skateboard tel qu’on le connait aujourd’hui. Surprise, car si la curiosité était sans aucun doute stimulée par les nombreux et rares documents d’archives dévoilés au sein de Dogtown, il est tout aussi étonnant de constater à quel point l’équipe formée par Peralta et George Powell (partenaire en affaires du premier pour la compagnie Powell-Peralta jusqu’en 1989) a crû bon de documenter au maximum chaque ollie et autres sauts périlleux accomplis par leurs protégés. Construit tel une montagne russe vertigineuse, le film de Peralta démarre en trombe avec quelques bribes de son succès obtenu chez Zephyr et Gordon and Smith, pour ensuite grimper vers les premiers sommets de la brigade osseuse alors que le skateboard de compétition fait rage partout dans le monde; s’en suivent la déchéance du sport au début des années 1980 avec la destruction de plusieurs parcs et hop,  un saut du côté des vidéos Bones Brigade qui occasionnèrent une nouvelle remontée du sport chez le grand public. Toutes ces étapes sont richement documentées et incluent des vidéos des jeunes et maigrichons Caballero et Hawks, les making of des campagnes publicitaires de Powell Peralta avec l’explosif Craig Stecyk, des extraits de Search for Animal Chin (1987) et encore plus. L’anthropologue caché en vous devrait se régaler avec ces petits bijoux.

En tant que skateboarder et mentor de plusieurs athlètes cultes, il émane de Stacy Peralta un besoin évident (pour ne pas dire urgent) de se raconter et de souligner les éclats de sa carrière; vous en viendrez à la même conclusion en parcourant les diverses entrevues qu’il a accordées depuis les débuts de sa carrière en tant que cinéaste. Homme passionné aux élans parfois romanesques, Peralta est encore plus présent devant et derrière l’écran dans Bones Brigade qu’il ne l’était dans Dogtown and the Z-Boys ou pour Lords of Dogtown (Catherine Hardwicke, 2005) en tant que scénariste. Que ce soit pour s’assurer que vous compreniez toute l’importance du McTwist ou du Ollie, innovations mises au monde par ses protégés, le réalisateur se permet quelques pauses remplies d’émotion lorsqu’il prend la parole, alors que sa voix chevauche des images d’Alan Gelfand et Rodney Mullen, respectivement rois du ollie sur paroi de piscine et en freestyle. Ce mélodrame m’énervait en 2001; il m’énerve toujours en 2012. Mais avec un titre incluant la mention « An Autobiography », dur de reprocher cette tendance à Peralta: elle sied bien à son projet, et l’heure est rendue aux bilans émotifs et passionnés également du côté des invités.

En ce sens, les témoignages de Mullen et de Lance Mountain frappent de plein fouet. Alors que le premier nous fait part de sa relation houleuse avec son père et le monde extérieur en général, le second fournit sans aucun doute la success story la plus inspirante: dans l’ombre de ses compatriotes Hawk et Caballero, Mountain est devenu père à un très jeune âge, devant accumuler boulot sur boulot pour pouvoir continuer à rouler sa bosse en skateboard avant de percer l’écran dans The Bones Brigade Video Show (1984). Les épreuves rencontrées ne l’ont jamais empêché de voir sa passion comme étant une véritable fontaine de jouvence: « Skateboarding has nothing to do with competition or sport. It has to do with trying to stay as immature as you can for the rest of your life. It’s kind of a lame thing to say, but it really is ». Si plusieurs fous rires se sont fait d’abord entendre lors des interventions, disons, excentriques et/ou cocasses de Mullen et Mountain, Peralta souligne avec elles toute l’humilité et l’honnêteté qui caractérise les grands sportifs de la brigade : tous et chacun sont bien conscients de leur impact sur les générations les ayant suivis, de leur indéniable talent ayant forgé un langage propre au skateboard et qui a tracé le chemin vers la discipline telle qu’elle est aujourd’hui pratiquée…et marchandée.

S’ils ont su faire preuve d’innovation en pirouettes, Powell et Peralta n’ont pas donné leur place en ce qui a trait au marketing et à la publicité. Leur collaboration avec l’artiste visuel et photographe Craig Stecyk est indéniablement un des éléments fondateurs de l’aura entourant la légendaire équipe. Avec ses couilles, ses tripes et ce qui restait de sa tête après un vingt onces d’alcool, Stecyk a bâti une coolitude autour du skateboard avec une approche plus conceptuelle dans la mise en images du sport: out, les filles à papa en maillot qui se blottissent contre des planchettes:  in les montages d’images provocantes, des bolides en feu jusqu’au travestissement de Peralta en colonel de l’armée d’une armée badass. Mon cliché favori: celui du jeune Caballero, bien excité de faire partie d’une séance de photos glamour et qui, à sa grande surprise, est pris en gros plan et en grand angle devant une fenêtre et une miroir de voiture. Un effet de symétrie que l’on retrouve dans tout cliché hipster qui se respecte.

Aussi fier peut-il être, Peralta n’est pas dupe: il sait que ce qu’il nous présente n’est qu’une facette du monde du skateboard: le sien, plus ou moins aseptisé, sans drogue ni alcool. Le récit plutôt rayonnant de ses athlètes est parfois teinté de moments arides, mais rien qui ne puisse rappeler la vie de rock star de Tony Alva et de son équipe. Ce dernier prend la parole à quelques reprises, le temps de traiter les protégés de Peralta de boy-scouts bien proprets, dans la vie comme sur la rampe. Un des moments-clés du film consiste justement en une séquence où Tony Hawk et Christian Hosoi, son adversaire le plus féroce, sont tous deux présentés en compétition en split screen: Hawk est le skateboarder filiforme, bien enveloppé dans son padding mais qui exécute avec précision mille et unes figures, alors que Hosoi, cheveux longs et corps bien « nerfé », passe à l’attaque tel un Grand Blanc, s’élançant dans les airs avec une férocité et une aisance à tout casser. Un clash impressionnant à voir sur grand écran. Plus que celui occasionné par la présence de Fred Durst de Limp Bizkit, skateboarder à ses (anciennes) heures, bien avant qu’il ne jase d’étoiles de mer chocolatées et d’eau à saveur de hot-dog. Carrément le moment « What the fuck » du film. It’s all about the « he said she said bullshit ». I think you better quit: fais donc ça, sais-tu.

Si Dogtown fut nominé aux Grammys dans la catégorie « Meilleure compilation – Cinéma, télévision, médias », la plupart des chansons s’étant par la suite retrouvées sur la bande sonore du film d’Hardwicke, Bones Brigade mérite plusieurs étoiles dorées pour la vision d’ensemble de la direction musicale. Peralta et son équipe ont su ne pas cantonner le skateboard dans la dualité hip hop versus punk rock, faisant cohabiter Bowie avec les Beastie Boys (Rhymin’ & Stealin’, si ma mémoire est bonne). La moindre des choses serait de matérialiser ces valeureux efforts en quelque chose de concret…un disque, ça vous dit quelque chose ? Je suis prête à me convertir au vinyle si vous êtes pointilleux.

CADEAU ? Parce que les motifs à carreaux sont aperçus à plusieurs reprises dans le film, je me permets de vous conseiller la lecture de Vans Off the Wall: Stories of Sole From Vans Originals, un ouvrage paru en 2009 chez Abrams. Tout y passe: de la confection des premières chaussures au Warped Tour, en passant par les collections dessinées par Motorhead (1998), The Dropkick Murphys (2007) et Public Enemy (2007) et les histoires d’amour reliant Alva et Caballero à la célèbre marque. Doug Palladini, vice-président marketing de chez Vans, réserve également une belle place au surf et à la planche à neige. Disponible en ligne.

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Oncle Lester

Claudia Boutin

À la fois nulle part et partout: un blogue loin des montres et des calendriers.

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